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Publié par Rene Dumonceau

Faut-il renoncer aux plaisirs ?

Discipline is about giving up the search of entertainment” (ce qui pourrait se traduire par : « La discipline consiste à renoncer à rechercher le divertissement »). Récemment, une amie méditait sur cette phrase du maître bouddhiste Chögyam Trungpa, s’interrogeant sur son sens et sa portée. Doit-elle se comprendre comme une injonction à renoncer aux plaisirs ?

N’étant pas spécialiste de la pensée de Chögyam Trungpa, je me garderai bien de donner mon avis sur ce qu’il a voulu dire exactement. En revanche, comme souvent, c’est une magnifique occasion de se pencher sur son propre cheminement et de voir quel rôle nous laissons y jouer les notions de plaisir, de discipline ou de renoncement.

 

La discipline

Dans le contexte spirituel (qui est celui auquel je limite mon propos), la discipline pourrait être vue comme la « conduite appropriée » en vue d’aller vers plus de réalisation de soi. Par contre, sur le plan éthique ou moral (que je n’examinerai pas ici), je la verrais plus volontiers comme le fait de s’efforcer d’adopter au quotidien un comportement en adéquation avec ses valeurs.

Le choix des mots est important car, suivant notre culture et notre parcours personnel, nous y accolons inconsciemment une myriade de concepts sous-jacents. Ainsi, le terme « discipline » peut avoir un parfum de sévérité et d’austérité susceptible de rebuter. Un chemin spirituel peut en effet aussi être fait de joie, de légèreté, de danses et de rires… Prendre un air grave et compassé dès que l’on parle spiritualité, je trouve cela dommage. J’y vois surtout une stratégie de l’ego qui se dit qu’avoir l’air sérieux, cela donne de l’importance…

Si la légèreté s’accorde volontiers avec ce chemin, il serait cependant trompeur de considérer qu’il s’agisse de la voie de la facilité ou de la complaisance. Pour qu’elle soit profitable, cette « conduite appropriée » nécessite en effet d’être maintenue avec constance et sur la durée, ce qui peut demander des efforts non négligeables. C’est un chemin exigeant et parfois confrontant, ne nous leurrons pas.

Mais, selon moi, « exigeant » ne veut pas dire « contraignant ». S’astreindre à quelque chose signifie que l’on fait violence à sa nature profonde en vue de la couler dans un moule pour lequel elle n’est pas faite. Si une pratique spirituelle implique de forcer quelque chose en soi-même, c’est que cette pratique n’est pas juste pour nous ou que nous n’y sommes pas encore prêts.

 

Le divertissement

Venons-en à la notion de « divertissement ». A mon sens, il n’y a pas d’activités intrinsèquement bonnes ou néfastes à l’évolution spirituelle. Le tout est de voir ce que l’on recherche (et obtient) à travers elles. Ainsi, les plus beaux rituels peuvent devenir creux et absurdes lorsqu’ils sont pratiqués de façon machinale et routinière (voir l’article ici). Inversement, l’activité la plus commune ou futile en apparence peut être une magnifique occasion d’apprentissage sur soi si elle est pratiquée en conscience.

Notre héritage judéo-chrétien nous pousse souvent à voir comme suspects le plaisir et l’amusement pour eux-mêmes. Or, toute activité « gratuite » qui amuse, repose ou procure de la joie n’est pas, en tant que telle, un obstacle à l’évolution spirituelle. Il en va de même du plaisir, qu’il soit physique, du cœur ou de l’esprit.

Selon moi, la conduite appropriée sur le chemin spirituel consiste avant tout à être présent à soi, à reconnaître et accueillir toutes les parties de soi dans un amour inconditionnel. Si mon blog se nomme « Présence à soi », ce n’est sans doute pas dû au hasard…

Le divertissement à éviter ne viserait donc pas spécifiquement l’amusement ou le plaisir mais tout ce qui nous distrait de nous-mêmes. Il s’agit de tout comportement qui nous décentre, qui nous amène hors de nous et contribue à nous perdre à l’extérieur. Cela peut bien sûr parfois être le sexe, la fête, la drogue, l’alcool, l’industrie du divertissement de masse…, mais cela peut parfois tout aussi bien être le travail, la lecture, le bavardage, le sport ou toute forme d’hyperactivité… Bref, tout ce qui évite de se retrouver face à soi.

Le divertissement nous entraîne dans un cercle vicieux car plus il nous fait éviter la rencontre avec nous-mêmes, plus nous perdons le contact avec notre intériorité qui nous paraît vide ou effrayante, ce qui nous pousse à fuir encore plus notre propre compagnonnage dans encore plus de divertissement pour combler notre vide intérieur…

La conduite appropriée ne consiste pas uniquement à rester présent à soi mais à être présent également au monde, aux choses telles qu’elles sont. Il s’agit de voir et d’accepter le monde tel qu’il est réellement, et non de modeler dans notre esprit la réalité en ce que nous aimerions qu’elle soit (voir les articles L’acceptation et Les projections). Le divertissement est aussi une façon de fuir « ce qui est » au profit d’une réalité rêvée ou fantasmée. A cet égard, le cinéma, la littérature ou internet peuvent devenir de redoutables échappatoires, des refuges hors du monde « tel qu’il est » (non-virtuel, donc…).

Ainsi que l’ont enseigné bien des sages avant Eckhart Tolle, être présent suppose d’être totalement immergé dans le moment, dans l’instant présent. Dans le récit autobiographique de son initiation au Tantra (que je vous recommande chaudement), Daniel Odier raconte comment la yoginî Lalita Devî faisait tinter un petit caillou dans un récipient en métal chaque fois qu’elle le surprenait à laisser son esprit vagabonder, de façon à ce qu’il prenne conscience de chaque instant où il n’était pas totalement présent à lui-même et à ce qui l’entourait.

S’il y a lieu de parler de discipline, c’est dans cette idée que la véritable pratique spirituelle se vit au quotidien, en s’efforçant à chaque instant à être de plus en plus présent. Cela implique une vigilance, une attention qui, pour être maintenue à un degré constant, demande un vrai investissement sur une longue durée, pour ne pas dire sur toute une vie.

Tout en étant hautement exigeante, la pratique spirituelle devient alors quelque chose de très simple, épurée de tous gadgets New Age : juste être présent et accueillir ce qui survient.

 

Le renoncement

Chögyam Trungpa nous invite à renoncer à rechercher le divertissement. Le « renoncement » est le troisième et dernier mot-clé de sa phrase. A nouveau, il s’agit d’un terme chargé de diverses significations, à utiliser avec soin, et auquel je préférerais sans doute celui de « détachement ».

Dans l’idée de renoncer, il y a un sentiment de défaite, de capitulation. Par exemple, lorsqu’on renonce à la sexualité pour adopter l’abstinence, est-ce par désintérêt pour la chose ou parce qu’on n’arrive pas à vivre sa sexualité de façon épanouissante, sereine et sans souffrance ?

Lorsqu’on est attiré vers une pratique ascétique, il est intéressant de se demander si ce n’est pas avant tout par incapacité à gérer le plaisir et le désir. Ainsi, telle personne qui s’astreint à manger avec une extrême frugalité car elle sait que face à un festin, elle ne saura pas se limiter et a peur de se laisser emporter dans l’excès… Or, cette ascèse me semble être de l’ordre de l’évitement : plutôt que d’affronter une difficulté, on la fuit. Ne serait-ce pas plus bénéfique de s’y confronter en conscience, le cas échéant en bénéficiant d’un accompagnement, afin d’aller vers plus d’apaisement intérieur ?

Pour que le détachement ne camoufle pas un évitement, il est donc  important qu’il s’agisse d’un vrai choix libre, et non dicté par les événements et les contraintes.

Ce choix de se détacher du divertissement n’est pas à prendre à la légère. Parfois, un excès d’idéalisme nous poussera à placer la barre trop haute, avec le risque qu’après coup nous ne nous sentions pas à la hauteur de notre choix. Il est bon que nos choix correspondent à notre niveau d’avancement dans notre cheminement spirituel (voir l’article Soyons spirituellement incorrects). Ainsi, cela n’a pas forcément de sens qu’une personne au début de son chemin se dépouille volontairement de tous biens matériels dans l’idée que cela favorisera son évolution spirituelle. Plutôt que de l’amener vers l’éveil, ce dénuement risque au contraire de générer des conflits intérieurs, de l’insécurité et de l’envie ; sentiments qui seront de surcroît vécus dans la culpabilité par celui qui se jugera indigne de l’idéal qu’il s’est assigné.

Lorsque Bouddha, encore prince, renonça au luxe de la cour pour vivre dans la simplicité, il avait déjà eu une révélation et avait totalement intégré l’idée que l’abondance de biens le freinerait sur son chemin. Son choix d’aller vers le dénuement s’est alors fait comme une joyeuse évidence, sans effort ni sacrifice.

Parfois, il est nécessaire d’avoir expérimenté l’excès d’une chose – mais en y ayant mis de la conscience – pour réaliser que ce n’est pas ce qui nous convient et s’en détacher alors tout naturellement. Ainsi, s’il n’avait pas d’abord été prince, Bouddha aurait-il eu sa révélation que sa condition royale ne le protégerait pas de la vieillesse, de la maladie et de la mort et qu’il fallait chercher le salut ailleurs ?

Au moment où, tant sur le plan rationnel qu’émotionnel, nous avons réellement intégré que telle possession ou tel comportement ne nous apporterait ni le bonheur ni la sérénité, il y a un lâcher-prise qui se crée en nous et, en douceur et sans effort de volonté, presque comme une conséquence indirecte, tous liens d’attachement se rompent, nous permettant de voguer vers plus de liberté.

Cette liberté, c’est le détachement. Mais cela ne veut pas dire que le chemin spirituel consiste à viser toujours plus de désintérêt ou d’indifférence à l’égard de tous plaisirs. Que nous resterait-il d’humain, alors ? Quel serait le sens de vivre l’incarnation sur terre si c’est pour l’expérimenter le moins possible ?

Le détachement à l’égard des biens matériels, par exemple, ne signifie pas forcément aller vers le dénuement complet mais avoir un rapport à ce point libre de toute entrave à l’égard de ceux-ci qu’il devient possible de vivre sereinement aussi bien dans l’aisance que dans la simplicité, chacune des options pouvant être bien vécue et aucune des deux n’étant un frein à l’évolution spirituelle. L’argent n’est finalement qu’un moyen, un instrument, à l’égard duquel il est possible d’avoir le même rapport émotionnel qu’avec un marteau ou un tournevis…

Pour résumer cet article, une bonne façon de progresser sur son chemin spirituel serait de s’appliquer à être de plus en plus présent à soi-même et au monde. Tout en ne recherchant pas les occasions de « fuite », n’essayons pas d’éviter ce qui nous  décentre, tâchons de nous y confronter progressivement et en conscience, de façon à développer une relation sereine et pacifiée, en sorte que nous puissions nous en détacher naturellement.

Ecrit et publié le 14/11/2016 par Didier de Buisseret

Relayé par un blog de René Dumonceau

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